Les phryganes (texte de Serge Cochet)
"Parmi les insectes qui s'habillent, bien peu la dépassent en ingéniosité d'accoutrement. Son fourreau, maison ambulante, est œuvre composite et barbare, amoncellement cyclopéen où l'art cède la place à l'informe robusticité. Les matériaux en sont très variés, à tel point qu'on s'imaginerait avoir sous les yeux le travail de constructeurs dissemblables, si de fréquentes transitions n'avertissaient du contraire".
Jean-Henri Fabre, Souvenirs entomologiques.
Les phryganes sont de petits (1,5 à 4 mm) insectes ternes de l'ordre des Trichoptères (du grec trikhos «poil, cheveu» et pteros, de pteron «aile»). Les phryganes adultes ont une vie terrestre très brève au cours de laquelle elles s'éloignent peu des milieux humides. Leur petite taille et leurs ailes tomenteuses les font ressembler aux papillons de nuit. Sous les noms variés de : cherfaix, traîne-bûche, caset, échevin, cercado, moine, porte-bois, etc., les larves sont bien connues des pêcheurs de truite qui les l’utilisent communément comme appât.
Ces insectes sont intéressants à l’état de larves. Ces dernières possèdent des branchies touffues et vivent dans des fourreaux les protégeant de l’extérieur. L’examen des fossiles indique que les phryganes sont apparues il y a environ 200 à 250 millions d’années. Il existe aujourd’hui 5000 espèces de phryganes, souvent identifiables grâce à la forme du fourreau et aux matériaux utilisés.
Leur prédateur principal est un petit oiseau, le cingle plongeur, qui se tient au bord de l’eau et qui attend le moindre signe de vie pour s’élancer et les capturer. Heureusement pour les phryganes d'Ile de France, ces oiseaux fréquentent les eaux froides des montagnes. Ces larves sont elles-mêmes souvent carnivores lorsqu’elles vivent dans les eaux courantes.
Beaucoup de phryganes sont très sensibles à la qualité de l'eau. Du fait de la pollution, elles deviennent un peu plus rares (mais restent assez communes dans nos ruisseaux). Inversement, leur présence est un gage de la pureté de l'eau.
Pour fabriquer son costume qui lui sert aussi de maison, la larve de phrygane utilise tout d'abord les sécrétions de ses glandes salivaires. Elle se tisse un habit de soie avant de le recouvrir de petits éléments hétéroclites récoltés au fond de l'eau. Pour réaliser cette savante construction elle utilise ses pièces buccales et ses pattes antérieures. Puis, au fur et à mesure qu'elle grandit, elle élargit et allonge le devant du costume, tandis que l'arrière, devenu trop étroit, est tout simplement coupé et rejeté !
Un artiste plasticien, Hubert Duprat, récolte des larves de phrygane dans des rivières rapides où, pour lutter contre le courant, elles se confectionnent un fourreau bien lourd avec des petits cailloux. L’artiste leur enlève ce fourreau et les met en aquarium - empli d’une eau à 4° pour ralentir leur action - sur un lit de paillettes d'or, de perles et de pierres précieuses. Immédiatement les larves se mettent à construire un nouveau fourreau avec les seuls matériaux dont elles disposent. De bâtisseur, l'insecte devient alors joaillier. Il se confondait avec le fond de la rivière, le voilà maintenant devenu éclat de lumière.
25 avril 2006 / Serge Cochet / serge.cochet@novosoft-online.com